Je ne le pouvois avoir meslé ny alteré

"Le premier goust que jeuz aux livres, il me vint du plaisir des fables de la Metamorphose d'Ovide, écrit Montaigne. Car environ l'aage de 7 ou 8 ans, je me desrobois de tout autre plaisir, pour les lire : d'autant que cette langue estoit la mienne maternelle."

Il ajoute : "J'avois plus de six ans, avant que j'entendisse non plus de François ou de Perigordin, que d'Arabesque : et sans art, sans livre, sans grammaire ou precepte, sans fouet, et sans larmes, j'avois appris du Latin, tout aussi pur que mon maistre d'escole le sçavoit : car je ne le pouvois avoir meslé ny alteré."

Il choisit pourtant d'écrire en français (notre "moyen français"), plutôt qu'en latin, sa langue "première". Il s'en explique dans les Essais : "J'escris mon livre à peu d'hommes, et à peu d'années. Si ç'eust esté une matiere de durée, il l'eust fallu commettre à un langage plus ferme [le latin]. Selon la variation continuelle, qui a suivy le nostre jusques à cette heure, qui peut esperer que sa forme presente soit en usage, d'icy à cinquante ans ?" Avant d'ajouter : "C'est aux bons et utiles escrits de le clouer à eux (1), et ira son credit selon la fortune de nostre estat." (2)

Déjà, le lien est établi entre la puissance des États et l’usage des langues. L’hégémonie linguistique entraîne, inversement, selon François Grin, qui a publié un rapport sur ces questions en 2005, des transferts au profit des pays dont la langue est en position hégémonique : les montants se chiffrent annuellement en milliards d’euros. (3)

Notes

1. "Kafka’s German grated on Czech ears, écrit George Steiner ; often he felt guilty because he was not using his talent toward the renascence of Czech literature and national consciousness." (Language and Silence, Yale University Press, 1998, p. 124)
2. Les Essais, "De l'institution des enfans", Livre I et "De la vanité", Livre III (version en ligne). En 1549, Joachim du Bellay avait déjà écrit : "Le temps viendra (peut-être) […] que notre langue […] qui commence encore à jeter ses racines, sortira de terre, et s'élèvera en telle hauteur et grosseur qu'elle se pourra égaler aux mêmes Grecs et Romains, produisant comme eux des Homères, Démosthènes, Virgiles et Cicérons." (Défense et illustration de la langue française)
3. L’avantage que les Britanniques tirent chaque année de la préséance de l’anglais serait de 10 milliards d’euros. François Grin, "L'enseignement des langues étrangères comme politique publique", Haut conseil de l'évaluation de l'école, 2005. Télécharger le rapport.